Comment piller les Wallons

Au début des années 2000, de drôles d’experts ont infiltré la Région wallonne pour y exploiter une… intercommunale. Et oui, c’est pas neuf. Ces types ont planqué des millions de commissions aux Bahamas. La justice essaie de les condamner. Ce n’est pas simple…
soir-mag-ifca

Mardi 21 mars, 9h45. A Namur, le président de l’intercommunale Publifin fait parvenir un certificat médical aux parlementaires wallons qui l’attendent à bras raccourcis. Il serait souffrant. Pour la deuxième fois, André Gilles élude les questions embarrassantes. Le socialiste liégeois a favorisé un système d’occupation du pouvoir provoquant une énorme levée de boucliers au sein de la population, et il se moque un peu du monde en jouant au chat et à la souris avec le Parlement. Il faudrait avoir vécu sur la lune pour l’ignorer : chez Publifin, de 2014 à aujourd’hui, 24 mandataires politiques touchaient de 1.300 à 2.800 euros par mois pour des réunions bidons, parfois sans y assister. Ce même mardi 21 mars, mais à Mons, un autre absent perturbe les débats relatifs à une affaire d’intercommunale et de gros sous. Une véritable fable. Pour Publifin, le Parlement wallon mène l’enquête sur le scandale de la décennie et on en attend autant de la justice. A Mons, le pouvoir judiciaire est confronté à ses soucis chroniques face à de telles affaires financières. La cour d’appel essaie de juger les auteurs d’un vieux coup fumant à 3,1 millions d’euros… et ce n’est pas gagné. 3,1 millions, c’est le montant colossal des commissions secrètes perçues par deux « experts » en aveux partiels. L’as de la finance Raymond Thibeau et le petit comptable Daniel Wautelet, à la tête de la société IFCA, étaient censés conseiller les meilleurs placements financiers à l’intercommunale ISPPC, qui regroupe tous les hôpitaux publics du grand Charleroi, à la Société wallonne du logement et à une kyrielle d’autres organismes publics. Mais les deux filous étaient de mèche avec des banques proposant des produits risqués, la Société Générale de Paris et la Compagnie Benjamin de Rothschild, et ils auraient donc palpé de « petits » avantages personnels sur des comptes en Suisse et aux Bahamas, en roulant pour ces banques. L’ennui, c’est que l’un des deux filous a eu le temps de se faire la malle. Ni son ex-associé, ni le parquet de Mons ne savent sous quels cieux il s’est réfugié. Et le procès en appel, tant attendu, démarre donc sur un gros malaise : on a oublié d’annoncer… au fuyard l’issue du verdict en première instance. Il y a plus d’un an déjà, les deux hommes avaient été acquittés pour la prévention de corruption (le tribunal avait considéré qu’ils n’exerçaient pas une fonction publique), mais ils avaient été sanctionnés pour les faits de blanchiment. Une partie des sommes empochées est en ce moment confisquée. L’enjeu du procès en appel : l’Etat va-t-il devoir rendre cet argent aux deux filous… étant donné que la prescription guette !? Lire cet épisode (et les suivants) dans Le Soir Mag de cette semaine.

En résumé : l’affaire remonte à plus de seize ans. A peine mis en selle par un puissant homme politique à la barbe rousse (Jean-Claude Van Cauwenberghe, ancien bourgmestre carolo et chef du gouvernement wallon, cité à plusieurs reprises lors du procès), les deux patrons de l’IFCA avaient commencé à percevoir des commissions, à partir de janvier 2001. Auprès du Crédit Suisse. Sur les comptes à pseudonyme d’une société-écran créée aux Bahamas, dont le nom a longtemps fait croire aux enquêteurs que s’y cachait un puissant homme politique : Grand Mandarin.

Ce scandale « IFCA » avait provoqué pas mal d’émotion en 2006-2007, lorsque j’avais raconté les faits dans Le Vif/L’Express. Dix ans après, « on » continue pourtant à détourner l’argent de la collectivité… Comment la compagnie d’assurances Ethias (ex-Smap) a-t-elle pu laisser faire ? Elle était chargée de faire fructifier la caisse de pensions de l’intercommunale hospitalière ISPPC. Le conseiller sans envergure IFCA, aujourd’hui en faillite, lui avait été imposée par le pouvoir politique et Ethias n’y avait rien trouvé à redire « alors qu’elle était au courant des projets de commissions », selon la procureure. Comment le conseil d’administration de l’intercommunale s’est-il laissé déposséder ? L’enquête a démontré qu’il était muselé de l’intérieur. Pourquoi les dirigeants de la Région wallonne et de la Communauté française ont-ils manqué à ce point de vigilance ? Aveuglés par le régime des petits copains ? Ces questions resteront sans réponse. Mais à l’occasion du verdict prononcé – si tout va bien – avant la prescription (le 19 mai), on saura au moins si l’argent confisqué reviendra, ou non, dans les caisses de la collectivité.

Une réponse à Comment piller les Wallons

  1. La concussion est avérée (encaissement d’argent pour des réunions « bidon ») et la concussion est un délit: dès lors pourquoi la justice aurait-elle difficile à poursuivre les coupables de ce délit?

    Comment se fait-il que les résultats (les faits) rapportés par le journalisme d’investigation aient si peu de conséquences dans le fonctionnement délictuel de la plupart de nos mandataires politiques?

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